Quel modèle de transition vers le végétal ?

Il y a quelques mois de ça en France fut lancée une campagne de lobbying à l’attention des grandes marques et des grandes et moins grandes enseignes.

Cette campagne a pour but d’amplifier l’offre de produits prêts-à-manger / plats préparés végétaliens (plats en barquette, conserves, sandwiches, tartes, pizzas et quiches, gâteaux…) mais aussi de faire entrer les substituts à la viande et aux produits laitiers dans les petites, moyennes et grandes surfaces.

Voici les objectifs affichés de cette campagne :

  • Faciliter le mode de vie végétalien pour les personnes ayant déjà supprimé les produits animaux de leur assiette ;
  • Faciliter la transition pour les personnes ayant un régime végétarien ou carniste vers une alimentation végétalienne ;
  • Inciter les personnes qui mangent des produits animaux à goûter, tester les recettes végétales, pour une éventuelle réduction de la consommation de produits non végétaliens ;
  • Banaliser l’alimentation végétalienne en augmentant le nombre de références en magasin et en utilisant l’images des marques connues pour « légitimer » ces plats et ce régime alimentaire ;
  • Encourager un effet « boule de neige » parmi les services R&D des grands groupes de l’agro-alimentaire pour qu’ils entrent dans l’ère de la commercialisation des produits végétaliens au lieu de s’y opposer.

Et aussi très probablement de dissocier le « végane » du « bio », l’offre y étant plus fournie que dans le conventionnel.

Si vous souhaitez obtenir plus d’informations ou/et aussi participer à cette initiative, tournez-vous vers « Peuvent-ils souffrir ? » en suivant *ce lien*.

Et à l’heure actuelle, les grandes enseignes de super/hypermarchés (d’abord Monoprix et Carrefour puis maintenant Leclerc, Cora et Auchan) ainsi que deux grandes marques de l’industrie agro-alimentaire ses sont mises à fabriquer et vendre des produits estampillés « végétaux » : Herta et Fleury Michon.

Carrefour a aussi introduit dans la plupart de ses franchises certains produits végétariens de la marque britannique Quorn (voir liste des produits vendus en France ici : Quorn Fr), les fauxmages végétaux de la marque Sojami et les laits végétaux de la marque Alpro.
Enfin, les produits Amy’s Kitchen, autre marque Britannique bio et 100% végane cette fois-ci, se cachent parfois dans les rayons de petites et grandes enseignes mais malheureusement à des prix dépassant l’entendement.

Logo Amy's Kitchen

Les marques non-bio sus-citées ne vendent pour l’heure que des substituts à la viande sous forme de steaks et de hachis végétaux, de nuggets, de simili-falafels et autres boulettes de légumes ainsi que des « émincés » de blé et/ou de soja. Le tout au rayon frais ou surgelés (seule la marque de Carrefour propose du surgelé).

Partant d’une compréhensible et assez bonne intention, le fait de se reposer à ce point sur l’industrie agro-alimentaire et les grandes enseignes pour promouvoir le véganisme pose pourtant de sérieux problèmes que nous analyserons ici.

Compositions pas forcément qualitatives

Même s’ils sont estampillés « végétaux », on peut s’interroger sur la qualité de la composition de ces produits en regard de celle des plats cuisinés carnés.
Rien ne garantit qu’il y ait moins de conservateurs synthétiques nocifs pour la santé, de sel, de colorants, de sucres ou autres que les barquettes, sandwichs, pizzas, etc. que l’on trouve dans les raisons de tous les super/hypermarchés, bien au contraire.

De plus, ce genre de produits faisant l’objet d’une défiance de plus en plus grande et étant aussi régulièrement au cœur de scandales alimentaires pour diverses raisons, il est étonnant que l’on promeuve ce genre de démarche, en espérant de plus bénéficier d’une « légitimation » de ces plats et de ce régime alimentaire par des marques pas forcément très « clean ».

Si l’idée est aussi d’améliorer l’image du véganisme, on peut avoir de sérieux doutes. Sauf si cette dite amélioration passe par l’association du véganisme avec des marques et des pratiques non-éthiques, ce qui serait en parfaite contradiction avec les fondements même du véganisme.

Autre problème de taille, ces produits ne sont pour la plupart pas végétaux. À moins que l’on ne considère que les œufs et les produits laitiers sont (issus) des plantes…

En effet, la quasi-totalité des produits dits « végétaux » proposés par Fleury Michon et Herta contiennent aux moins des œufs parfois du fromage ou du lait. Seul Herta indique clairement sur ses emballages la distinction entre « végétarien », contenant donc des produits laitiers et « véganes ». Pour les produits Fleury Michon, il faudra déchiffrer la liste écrite en tout petit sur l’emballage transparent et constater qu’il y a des œufs dans tous leurs produits à l’exception des falafels. D’ailleurs, dans le même genre, la marque Dr.Oetker vend une pizza « végétale » avec des légumes et du fromage dans sa gamme Ristorante…

Il est donc légitime de se demander quelle est la valeur ajoutée de ces produits par rapport à d’autres plats préparés non carnés mais contenant œufs et/ou produits laitiers ?
Quel serait l’intérêt d’acheter ces produits-là plutôt que des quiches aux poireaux, des pâtes farcies sans viande, des soupes de légumes, des galettes, quiches ou encore lasagnes aux légumes qui ont au moins la plupart du temps le mérite de contenir des végétaux et surtout de fournir des plats un peu plus complets que ce qui est ici proposé et de revenir bien moins cher.

 

Des prix encore trop élevés

Le prix de ces alternatives (pas toujours) végétales est un autre problème non négligeable.

Pour les substituts à la viande, on atteint parfois un prix 5 fois plus élevé que la boîte de steaks la moins chère. Même pour les produits de marque distributeur. Ces barquettes ont un prix équivalent aux plats cuisinés qui se veulent haut de gamme et aux steaks carnés « de luxe ». En termes de rapport qualité/prix, on est loin du compte. La plupart de ces produits ont beau être des produits de marque, il n’en reste pas moins que ce sont des préparations bas de gamme bien trop chères pour ce qu’elles sont. Ce qui n’est par ailleurs pas un problème spécifique à ces alternatives prétendument végétales.

Autre élément perturbant, il arrive que ces substituts se trouvent au milieu des autres produits de la même marque. Par exemple, pour la marque Herta, il est donc difficile de ne pas faire de lien direct entre les jambons, les Knacki et les steaks végétaux au moins en termes de « mauvais produits ». Et la différence de prix se fait encore plus flagrante.

De quoi se poser des questions quant à l’intérêt d’acheter ces produits en supermarché plutôt qu’en magasin bio à ce tarif !

Rayon Fleury Michon

Le capitalisme comme solution

Enfin, le dernier et plus grave des problèmes soulevés ici est celui de la trop grande allégeance au système capitaliste et l’absence totale de remise en question de celui-ci.

En effet, dans la mesure où, d’après nous, le système capitaliste est en soi porteur d’exploitation basée sur le racisme, la misogynie, le cissexisme, le validisme, le mépris la haine de classe – toutes ces oppressions prises séparément ou combinées (c’est ce que l’on nomme intersectionnalité) – mais aussi évidemment sur le spécisme et la destruction à petit feu de notre planète, se reposer sur celui-ci pour mettre fin à l’exploitation animale semble pour le moins contradictoire.

Voir : La série documentaire sur l’histoire du capitalisme facilement trouvable sur YouTube.

Mais revenons-en au sujet principal de cet article.

Les premières marques françaises qui se sont engouffrées dans le marché des substituts prétendument végétaux sont des marques bien connues pour leur jambon, leurs saucisses et autres produits carnés. Produits qui sont clairement leurs produits phares, leurs meilleures ventes et surtout – rappelons-le –  des produits bien moins chers que les alternatives pseudo-végétales proposées en grande surface.

Et ce qui fait le succès de ces mêmes produits carnés est leur prix relativement réduit en plus de leur popularité chez les enfants. Or, toutes les familles ne peuvent pas se permettre d’acheter des paquets ne contenant que 2 steaks végétaux à presque 3€ l’unité.

Le choix entre ceci est un paquet d’une dizaine de Knacki ou d’une demi-douzaine de tranches de jambon pour un prix similaire voire bien moindre n’est donc pas difficile à prendre quand on a un budget limité.

Pas de quoi « faciliter » l’accès vers un mode de vie végane ! Et surtout, ce n’est pas une barquette de steaks végétaux coûtant 5 fois plus cher qu’un paquet de 10 steaks hachés qui sera incitative de quoi que ce soit.
La question de l’accès au véganisme ne s’arrête certainement pas à la présence de produits hors de prix et plus que nutritionnellement dispensables dans les rayons des grandes surfaces. Loin de là.

Et il ne s’agit pas de vouloir la perfection à tout prix. La question est loin d’être là.

Il s’agit plutôt d’être cohérent-e-s dans ce que nous souhaitons promouvoir, de ce qui est important, de là où l’on est prêt-s- à aller pour rendre le véganisme acceptable. En somme : la fin justifie-t-elle les moyens ?
Il s’agit aussi et surtout de ne pas se laisser avoir par le markéting manipulatoire (pléonasme ?) de ces grandes marques qui ne proposent souvent pour l’heure rien de pertinent, rien de nouveau, rien d’accessible à tou-te-s.

Est-ce que ça vaut le coup de soutenir une nouvelle forme de « greenwashing » ? Est-ce que l’on peut vraiment considérer que des produits aussi chers « facilitent » et « banalisent » le véganisme ?

 

go-green-greenwash-paint

Greenwashing, veggiewashing, même combat

Sur ce dernier point, on peut s’inquiéter du fait que ça renforce l’idée d’un véganisme « réservé aux riches » où même dans les supermarchés les produits mis en avant comme étant « véganes » sont bien plus chers que la quasi-totalité des produits carnés.

D’ailleurs, tout ceci soulève un problème qui relève du biais idéologique : on s’arrête bien trop sur un estampillage « végétal » / « végane » alors que quand on y pense, des plats préparés végétaux trouvables en super/hypermarchés existent déjà depuis longtemps : les raviolis aux légumes en conserve, des bocaux d’aubergines à la provençale, les nouilles dites chinoises ou autres plats préparés d’inspiration Est-Asiatique, certaines préparations surgelées à base de champignons ou de légumes, les frites / pommes noisettes / potatoes, les divers mélanges céréales / légumineuses, etc.
Quitte à se soumettre (faute de mieux) au système capitaliste, autant ne limiter au strict minimum sans aller jusqu’à valider l’hypocrisie des grandes marques.

Pas besoin donc de chercher bien loin ni très longtemps, pas besoin de payer très cher, de passer des heures en cuisine et encore moins pour les grandes marques de « véggie-washer » des produits inutiles et chers.

En somme, tous les moyens ne sont ni pas bons, ni pertinents pour faciliter, promouvoir et banaliser un mode de vie végane. Et se laisser berner par les stratégies mercantiles de grandes marques n’est clairement pas une solution (en)viable, et encore moins pertinente en ce sens.

 

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3 réflexions sur “Quel modèle de transition vers le végétal ?

  1. Je partage ton regard critique sur ces alternatives, mais j’ai le sentiment (très subjectif) que la tendance est quand même doucement à une baisse des prix et à une diffusion de produits qui peuvent rendre la vie plus facile à un certain nombre de personnes en cheminement vers le véganisme. Je suis la première à me passer d’habitude de ces produits parce que trop chers et peu gouteux à quelques exception près, mais j’y vois une sorte d’amorce en fait… C’est clair qu’on reste dans la junk food par contre la plupart du temps, ce serait malhonnete de présenter ces produits comme plus sains etc car soi disant plus végétaux, or malheureusement c’est évidemment ce qui se passe (pour ma part bon ben j’en achete justement parce que c’est de la junk food, mais rarement… merci les nuggets carrefour). Je réfléchis beaucoup à cette question de ne pas miser sur le fonctionnement capitaliste pour cette transition… Sauf qu’on vit dedans en fait, ce n’est pas parce que j’achète mes légumes au marché ou dans une Amap que je sors du capitalisme, ce n’est pas non plus parce que je préfère acheter des conserves de légumineuses au supermarché plutot que la gamme Herta que j’en fais moins partie. Partant de là, je pense qu’il faut porter une critique ferme tout en acceptant le fait que ce n’est pas forcément « pire » et qu’on fait selon ce qu’il y a de disponible, de toute façon. Ca ne me dérange pas que ces produits aient beaucoup de succès, comme çe ne me dérange pas plus que ça d’acheter un coca ponctuellement (parce que dans la même optique le reste des options ne sont pas moins capitalistes…). En revanche je pense que sans se prendre trop la tête avec ça, c’est fondamental de ne pas l’ériger en solution et comme modèle de transition effectivement, et ça ça n’est pas évident, la plupart des campagnes actuelles ont une posture volontairement apolitique…

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  2. Et complètement d’accord aussi sur le fait que beaucoup de produits sont déjà végétaliens alors les turcs herta qui sont au final même pas vegan c’est clair que c’est agaçant. L’équilibre n’est pas facile à trouver

    Aimé par 1 personne

  3. Cet article me fait penser à une discussion avec mon père

    Pour résumer il m’a dit « je ne pourrais pas être vg, car les simili-carnés sont trop chers ». Et aussi que souvent les simili ressemblent pas assez à la viande selon lui.

    Les similis peuvent certes faciliter le passage à une alimentation vg pour certains. Mais ils ont aussi l’effet pervers de renforcer l’idée que la viande (ou à défaut, un truc ayant le même goût, la même texture et apparence) est un passage obligé… même pour être vg. Et donc si tu aimes pas les similis (et si tu t’attends à une copie EXACTE de la viande tu risques de pas aimer) ou qu’ils sont trop chers, tu peux pas être vg.

    D’un point de vue militant, ça peut faire sens de parler des similis pour débloquer des gens, mais ils sont trop mis en avant, comparé à la diversité des légumes, céréales, fruits, champignons, et plats qu’on peut faire avec.

    Cela va d’ailleurs avec cette peur (que je vois dans ma famille aussi) que si tu enlèves la viande, lait et oeuf tu n’as « plus rien » à manger.

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