[Dossier] De la comparaison entre élevage et esclavage

Voici le premier sujet d’un dossier qui étudiera les problèmes résidant dans certaines comparaisons faites communément dans la lutte antispéciste. Ces comparaisons font souvent un rapprochement avec l’esclavage ou encore la Shoah et parfois même avec les viols.

Le sujet étudié dans cette série d’article porte, comme indiqué dans le titre, sur la comparaison entre élevage et esclavage.

Partie 1

De nos jours, lorsque l’on aborde le sujet de l’esclavage, beaucoup de personnes ont tendance à vouloir diluer et minimiser sa violence et son impact. Et concernant plus spécifiquement le sujet de la traite de noirs, cela prend des proportions bien plus dramatiques.

Mais ce n’est pas de cela que je veux parler ici. Encore que… J’estime qu’il y a un lien entre ce que je souhaite développer concernant ce que je viens de dire et l’une des comparaisons favorites du militantisme antispéciste : Le fait de qualifier d’ « esclavage » le sort d’espèces enfermées dans des fermes, zoos et autres cirques ou aquariums.

Cette comparaison n’est pas rare (nous l’avons déjà vue). Et dans le moins pire des cas, on parle d’esclavage des animaux sans toutefois préciser qu’il s’agit de celui des noir-e-s. Donc, quand on saute à pieds joints dans la mauvaise foi pour affirmer que, de toute façon, il n’y a pas eu que les noir-e-s qui ont été esclaves (généralement après l’avoir quand même fait à plusieurs reprises dans la même discussion…), ça reste au minimum une comparaison simpliste et sensationnaliste.

Le problème de ce genre de comparaison est qu’elle a tendance à être très superficielle et à ne pas prendre en compte bien des aspects existants dans les sujets utilisés de chaque côté du signe « = ».

Racisme = Sexisme = Spécisme

Cette image à elle seule mérite un article…

À quoi se réfère-t-on quand on évoque l’esclavage ?

Comme indiqué plus tôt, la comparaison est surtout faite avec l’esclavage des noir-e-s car elle est des plus connues et fut la forme la plus violente et meurtrière, en plus d’être la seule forme d’esclavage basée essentiellement sur le racisme, et plus spécifiquement sur la négrophobie. Et dans la mesure où l’on aime à rapprocher spécisme et racisme dans la lutte pour la libération animale, c’est parfaitement cohérent, à défaut d’être pertinent.
Mais on peut aussi ne parler « que » du concept même d’esclavage, dans le sens : privation de liberté et absence de droits, contrôle des corps et exploitation.

Pour commencer, sachez que je vais pas mal me référer à cet article : TRANSMETTRE LA MÉMOIRE ET L’HISTOIRE DE L’ESCLAVAGE : un défi politique primordial – Partie 1
qu’il me semble primordial d’avoir lu et compris avant de continuer celui-ci.

Si l’on s’en tient au seul paragraphe faisant la distinction entre exploitation et esclavage, une partie du texte semble accréditer cette comparaison.

Ici, il y a clairement une confusion entre esclavage et exploitation, largement dû à la polysémie du mot « esclavage » qui renvoie aujourd’hui à toute forme d’exploitation et d’atteinte à la liberté.

Tout d’abord, rappelons que l’esclavage dont nous parlons le 10 mai désigne un fait institutionnel. Il qualifie une société organisée autour de la privation de libertés de certaines personnes, nommées esclaves et/ ou la situation de celles-ci. Les esclaves sont dépourvus d’existence politique, sans droits et assujettis à un maître qui les possède. Ce maître dispose des esclaves à son gré, le plus souvent en les contraignant à travailler sans rémunération. L’esclavage est un système rentable lorsque les ressources nécessaires à la prospérité d’une communauté dépendent entièrement de la force humaine.

Mais ce n’est qu’une partie d’un tout et l’on ne peut garder ce qui nous arrange pour faire tenir une comparaison à laquelle on tient…
L’esclavage est une notion particulièrement complexe et ne peut se réduire à ce genre de comparaison superficielle, détachée de tout contexte, donc dépolitisée, pour dire le moins. Et c’est bien vite oublier des aspects qui font que, si encore on pourrait parler de « conditions d’esclave » pour certaines espèces et dans certaines conditions, c’est loin d’être le cas de la totalité d’entre elles.
De toute façon, le terme d’« exploitation » n’est déjà pas anodin et s’applique parfaitement à leur sort. Vouloir forcer à tout prix l’utilisation du terme « esclave » pose déjà de lourds problèmes qui tiennent à mon avis plus du fait que l’on a envie de choquer pour choquer que d’apporter une véritable réflexion sur ce qu’implique ce terme, sur les conditions réelles d’existence que subissent les espèces que l’on qualifie ainsi.
De plus, c’est effacer le fait qu’il y eut et qu’il y a encore des animaux bien mieux traités que le furent les esclaves noirs en leur temps et que l’esclavage et l’élevage ont coexisté et qu’ils coexistent encore de nos jours.

Et l’existence de cette comparaison est due à deux choses :

    1. L’élargissement du sort de quelque espèces à celui de toutes les autres menant à :

  • la confusion commune entre exploitation et esclavage, largement dû à la polysémie du mot « esclavage » qui renvoie aujourd’hui à toute forme d’exploitation et d’atteinte à la liberté ;
  • l’élargissement du sort de quelques espèces à celui de toutes les autres ;
  • un peu d’anthropomorphisme ;
  • et surtout, à une forme de sensationnalisme : le mot « esclavage » lui-même est fort. Il heurte et fait appel à tout un tas de sentiments peu agréables. Se voir assimilé à des esclavagistes ou à des complices d’esclavage est particulièrement désagréable. Ce qui peut mener à des réactions de défense bien compréhensibles.

  2. De plus, cette comparaison tend à partir du principe que l’esclavage des noir-e-s est pleinement reconnu dans la totalité de sa violence.

Enfin, l’utilisation abusive de certains termes et des comparaisons usuelles dans le mouvement antispéciste (avec les camps de concentration, avec le viol et avec l’esclavage) entre dans une  volonté assumée de faire de la provoc’ parfois gratuite et de (faire) culpabiliser les personnes qui ne sont pas véganes.
Or, et ceci a déjà plus ou moins été développé dans un précédent article, si la totalité des humain-e-s ou presque a des comptes à rendre aux veaux, vaches, cochons, lions, papillons et autres abeilles, ce n’est qu’à eux et en aucun cas à d’autres humain-e-s fussent-iels véganes que les omnivores et les végétarien-ne-s (et même parfois d’autres véganes) doivent le faire.

En somme, le mot « esclavage » (comme les mots « nazi » ou « viol ») est un mot utilisé parce qu’il heurte sans pour autant que la personne qui l’utilise n’ait eu la moindre réflexion sur ce qu’il signifie, sur la réalité qu’il décrit et encore moins sur sa pertinence.
Dans tous les cas, le terme « exploitation » pour évoquer le sort de la plupart des animaux non-libres est tout à fait suffisant.

Une simplification outrancière

L’utilisation du terme « esclavage » pose aussi problème dans la mesure où elle réduit à une seule réalité le sort des espèces concernées. D’ailleurs, quelles espèces sont concernées au juste ?
Ce terme empêche la mise en place d’une réflexion globale sur le sort de ces derniers, sachant qu’il y a une assez grande diversité de traitement, de type d’enfermement qu’iels subissent et même de personnes qui les enferment. En somme, c’est une question très complexe bien trop simplifiée.

Comparaisons en série

Pour être tout à fait claire, j’estime que l’élevage n’est même pas à rapprocher de près ou de loin à ce que fut l’esclavage.
En premier lieu parce que les espèces élevées pour être mangées ne sont pas « utiles » de leur vivant. Elles ne sont pas exploitées, « seulement » gardées en captivité et engraissées en vue d’être mangées.
Et surtout, l’élevage est surtout une condamnation à mort prononcée dès la naissance.
Le but, les motivations et surtout les conditions de vie des espèces condamnées à l’abattoir ne sont pas les mêmes d’une espèce à l’autre, d’un label à l’autre, d’un endroit à l’autre.

J’apporte tout de même une nuance concernant les poules pondeuses et les vaches laitières qui vivent en effet sous des conditions d’esclavage (cf. l’article de Many Chroniques pour comprendre la distinction entre « esclavage » et « conditions d’esclave »), dans la mesure où en plus de la privation de liberté, la privation de droits et le contrôle des corps qu’elles subissent, elles sont aussi sous le coup d’une exploitation de leurs capacités et de ce que l’on nomme « force de travail » au profit du système économique capitaliste (le capitalisme est d’ailleurs en grande partie né de l’esclavage, sachez-le). C’est tout aussi vrai pour les delphinarium, les courses équestres et canines, les combats de coq, de chien (encore) ou autre, ainsi que la fauconnerie. Et je dois en oublier.

Et, encore une fois, l’esclavage issu de la traite négrière est basé essentiellement sur le racisme négrophobe inventé pour l’occasion, recherches scientifiques biaisées à l’appui, et qui a aujourd’hui muté pour prendre une forme plus sournoise et insidieuse dont les effets se font sentir chaque jour à l’heure actuelle, la science ayant laissé place une forme de sociologie de comptoir et autre « critique des religions ». Et non, le spécisme et le racisme ne sont pas la même chose.
Fin de la digression ; le thème de ce dernier paragraphe sera très probablement développé dans un article ultérieur.

À la rigueur, si l’on veut faire le tri et garder toutes les autres conditions d’enfermement des individus non-humains qui correspondent plus ou moins à des conditions d’esclaves telles que décrites dans l’article, prenons le cas des zoos, des parcs aquatiques, des cirques, des pigeons voyageurs, de l’apiculture, des chiens de garde, de tout ce qui touche à l’équitation et j’en oublie sûrement.

J’ai volontairement écarté le cas des animaux de compagnie et la corrida car le premier n’a pas pour fin la mise à mort volontaire du chat, chien, poisson rouge ou autre furet pour le plaisir de l’humain de compagnie et surtout, ils sont globalement bien mieux traités que la plupart des vaches, taureaux, dauphins, orques, éléphants, etc. et même mieux que certain-e-s humain-e-s !
Le second mêle conditions d’élevage, cruauté extrême et amusement public (personne ne s’amuse en abattoir… J’espère en tout cas) ; en somme, la corrida est une sorte d’hybride entre condition d’esclave et élevage à laquelle on ajoute la cruauté pure et simple.

Conclusion

Faire des comparaisons douteuses impliquant les viols, l’esclavage ou la Shoah ne rend service à personne, bien au contraire. Ces comparaisons bloquent plus la réflexion qu’elles ne la font avancer. Elles  dépolitisent, vident de leur sens et de leur substance ces problèmes (euphémisme) et fait fi des causes, implications et conséquences actuelles et bien vivantes de ces crimes.

À trop vouloir rapprocher de façon aveugle la question « animale » et les problématiques humaines, on finit par aplanir les horreurs et les faire passer pour comme terminées, graves, mais de façon abstraite. Graves, mais pas assez pour en parler vraiment. Graves, mais pas autant que le sort des « animaux ».

Et je n’ai même pas évoqué la façon dont elle affecte les descendant-e-s d’esclaves, ni le fait que c’est quelque part un énième rapprochement entre les noir-e-s et les animaux, et encore moins du fait que ça rend invisible le fait que l’esclavage existe encore de nos jours !…

Publicités

4 réflexions sur “[Dossier] De la comparaison entre élevage et esclavage

  1. Super !
    Moi même avant j’usais de ce genre de terme pour décrire les conditions des animaux, je le ais désormais bannit à raison. Je comprends qu’on veuille encore établir des parallèles mais c’est vraiment pas un terme approprié.
    « En premier lieu parce que les espèces élevées pour être mangées ne sont pas « utiles » de leur vivant. Elles ne sont pas exploitées, « seulement » gardées en captivité et engraissées en vue d’être mangées. »
    Ce passage résume bien la différence qu’il y a dans l’utilisation des 2 termes propre à 2 aspects différent. Sauf que le terme exploité je le trouve adéquat pour décrire la condition animale; les espèces élevés sont exploités pendant leur vie dans le but d’obtenir quelque chose à leur mort (pour certaines).
    Après y’a des cas différent: l’équitation par exemple. Le cheval demeure exploité pour le plaisir de l’humain-e, et ce de son vivant.
    Sinon, pour ce qui est de l’utilisation des mots « meurtres » et « cadavres », pourquoi ne seraient-ils pas appropriés ? Ils sont choc, c’est sûr, et c’est voulut. Mais ils définissent correctement non ?

    J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s